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septembre 23, 2004

La Cybercité aujour'dhui, quelques leçons pour la géographie urbaine

Introduction

La ville, telle que l’homme l’a créée, faite évoluer, perçue, décrite et utilisée est un milieu multidimensionnel complexe, significativement stochastique, mais surtout analogique. Ainsi, jusqu’ici toutes les dimensions de la ville sont en relation avec son milieu. La ville est le milieu. Les dimensions urbaines sont ainsi toutes intrinsèquement liées avec ce milieu. Le réseau des rues est perceptible, délimité et souvent confondu avec d’autres réseaux situés au-dessus ou au-dessous des rues : lignes électriques, réseaux d’eau ou d’égouts. Les monuments et bâtiments qui doivent êtres préservés font partie de la dimension du patrimoine urbain, laquelle est incluse dans celle de l’espace construit. Ces dimensions, dans leur ensemble, forment un continuum qui est la ville, dans toute sa réalité tangible.

Dimensions et fonctions numériques

Depuis quelques décennies, avec l’avènement de l’informatique et de la télématique, une nouvelle dimension est venue se greffer aux dimensions analogiques de la ville : la dimension numérique. D’abord balbutiante, cette néocité est devenue une cybercité, parfaitement en phase et en synergie avec la géocité, la ville réelle.
Aujourd’hui, les dimensions analogiques et numériques sont indissociables les unes des autres en milieu urbain. On peut même affirmer que les dimensions numériques sont en pleine croissance, sans remettre en cause les dimensions analogiques. On assiste donc à une croissance urbaine, non pas en surface, mais en contenu, avec l’ajout de nouvelles dimensions et leurs corollaires de fonctions. Ces fonctions des dimensions numériques sont souvent redondantes avec les celles des dimensions analogiques ; mais cette multidimensionnalité d’une même fonction la rend surtout complémentaire. Un exemple simple et parlant permet de mettre en évidence ce phénomène. Il s’agit de celui de l’e-administration. Il est possible d’obtenir un certain nombre de services administratifs, comme annoncer son emménagement dans une ville, auprès d’un guichet, en général au siège administratif de la ville. Cette annonce peut maintenant aussi être faite, par exemple juste avant son départ pour la nouvelle ville, depuis n’importe quel point du monde, en utilisant Internet et en se connectant au site de la ville, lequel offre un guichet virtuel. La fonction administrative est la même ; de même que le résultat escompté. Ce n’est que la dimension du guichet qui a changé, l’un étant complémentaire à l’autre.

Espace réel vs espace virtuel

La classique opposition espace réel et espace virtuel, que l’on retrouve tant parmi l’opinion du public que dans les médias n’existe donc pas. Espace réel et espace virtuel, ou peut-être devrions-nous dire dimensions analogiques et dimensions numériques sont intrinsèquement liées. Seulement, les dimensions analogiques ont une existence physique dans le milieu, alors que les dimensions numériques existent dans le milieu au travers des dimensions analogiques. Le mobilier urbain qualifié d’interactif ou d’intelligent illustre parfaitement le rôle d’interface des dimensions analogiques entre les dimensions virtuelles et le milieu. Ce mobilier, tangible, et donc de dimension analogique, réparti dans le milieu urbain, permet l’accès aux dimensions numériques. Ainsi les bornes des TL indiquant les heures d’arrivée des bus et les éventuels retards en temps réel permettent à la dimension numérique de l’information immédiate de s’exprimer dans le milieu. Cet exemple est d’autant plus pertinent que la dimension numérique est utilisée pour informer sur la dimension analogique du réseau de transport.

Interactivité du territoire

C’est donc un nouveau visage urbain qui se tourne vers le géographe, dont les traits lui sont familiers. C’est sans appréhension que le géographe doit aborder cette nouvelle dimension géographique, car son outillage scientifique lui permet de faire face au défit de la géographisation de l’espace virtuel. Des notions telles que réseaux, interconnexions, flux et échanges lui sont déjà familières. Néanmoins, il devra appréhender une nouvelle facette du milieu : ce dernier est maintenant apte et capable de communiquer, d’informer et d’échanger avec lui et avec les autres usagers. Cette nouvelle notion est celle de l’interactivité du territoire. Le milieu voit, parle, écoute, observe, sent, écrit et lit, au travers de circuits électroniques.
Il voit par les caméras de surveillance et les webcams. Il observe et interprète avec de puissants logiciels capables d’analyser et de réagir selon des schémas prédéfinis aux mouvements de foules, de véhicules, tels les systèmes intelligents de gestion du trafic qui alertent aussitôt lorsqu’un phénomène inhabituel perturbe le flux observé de véhicules ; comme un accident.
Il écrit par les différents panneaux lumineux d’information, il lit par exemple avec le système de lecture de plaques minéralogiques informatisé installé au centre de Londres pour le péage urbain.
Il sent avec une multitude de capteurs : pollution, météo, induction électromagnétique indiquant la présence d’un véhicule, photo-résistance pour l’allumage automatique de l’éclairage urbain en fonction de la luminosité…

La ville intelligente

Les technologies informatiques couplées aux technologies de communication ont permis la création d’un milieu urbain intelligent et réagissant aux stimuli envoyés par sa multitude de capteurs, senseurs, caméras et autres appareillages. En aval, alimenté par un flux d’information continu, le milieu urbain va aussi pouvoir gérer, optimiser, et communiquer.

Le géographe, déjà humble et ayant une relation quasi-fusionnelle avec l’espace urbain, va découvrir une ville intelligente et fascinante, qui communique et échange. C’est ainsi une monade urbaine qui s’offre au géographe, cet élément indivisible doué de désirs, de perception et de volonté, qui accueille en son sein les hommes.
Cette personnification à outrance de la ville n’est pas exagérée, ni le fait d’un piètre essai poétique. C’est au contraire une réalité aujourd’hui, et une évidence demain. Les réseaux de télécommunication couplés aux puissances de calculs informatiques ont offert à la ville un système sensoriel et un système nerveux.


Hyperfonctions urbaines

On aurait tort de penser que dans cette ville numérique émergente, les dimensions analogiques seraient sur le déclin, sous les coups de boutoir de la dimension numérique. Non seulement il n’en est rien, mais c’est même le contraire qui se réalise.
Prenons un exemple connu qui personnifie l’ère numérique : le world wide web. Ce dernier est constitué de fichiers reliés entre eux par des liens. De textuels, c’est-à-dire unidirectionnels dans leurs usages, les documents publiés sur le web deviennent hypertextuels. Les liens qui les unissent permettent un usage multidirectionnel, mais surtout transdirectionnel. On navigue au travers de fichiers, dans un arbre de données hiérarchisées et croisées.
Mais tout ce concept d’hypertextualité est l’essence même de l’analogie, des liens qui unissent des données similaires ou semblables. Le paradigme de la dimension numérique est que tout y est représenté sous forme de données, qui peuvent à l’envi être reliées entre elles, créant ainsi un lien analogique. Toutes les données de la dimension numérique proviennent ou sont à destination des dimensions analogiques. Ainsi la dimension numérique de la ville crée une métacité de données urbaines, en provenance ou à destination de la ville réelle.
La cybercité, grâce à son fonctionnement hypertextuel, va surtout permettre l’accès aux diverses fonctions de la ville depuis un seul point. On arrive donc à un concept d’hyperfonctions de la ville, sur le modèle de l’hypertexte, accessibles au travers de la dimension numérique : culture, administration, informations pratiques et touristiques, recherche de logement, achat. Toutes les fonctions de la ville peuvent être regroupées et reliées entre-elles sur la cybercité, par exemple par un portail de services pour une ville, accessible depuis le web.

Métacité

On va donc avoir une ville tridimensionnelle, avec une première dimension analogique, la ville réelle ou géocité, une seconde dimension numérique, avec la transposition de cette ville dans l’espace virtuel, la cybercité, et enfin, la métacité qui est le syncrétisme de la géocité et de la cybercité.

La dimension numérique de la ville s’ajoutant aux dimensions analogiques, qui est elle-même basée sur le concept analogique des liens, implique que la métacité a une dimension supra-analogique, puisque issue de la combinaison des dimensions analogiques et numériques.

Concrètement, la cybercité émerge en des points précis de la géocité, la ville réelle. Ces points, interfaces entre les dimensions analogiques et numériques, peuvent être d’une grande variété.
Ils vont prendre la forme d’access points, dont le nom est tellement parlant, par exemple sous forme de routeurs Wifi libres d’accès, qui permettent à des internautes mobiles de partager la connexion à Internet d’un citadin. C’est la base du concept des réseaux-citoyens, dont le but est d’offrir un accès à Internet sans fil en milieu urbain, par le partage de sa connexion à Internet. Le faible coût du matériel permet ainsi de pouvoir se connecter à Internet sans être dépendant d’un opérateur téléphonique. Certaines autorités urbaines ont bien compris le potentiel de cette technologie. Outre le service rendu au touriste ou homme d’affaire de passage, cela permet surtout d’offrir une interface vers les fonctions de la ville numérique pour l’usager urbain.
La disposition judicieuse d’écrans d’information, que ce soit pour un réseau de transport publique, pour l’information sur le trafic routier, pour la présentation du programme culturel ou pour la signalisation, ouvre des fenêtres sur la cybercité. Il convient néanmoins de se méfier de la fausse impression d’interactivité délivrée par ces technologies. L’écran est en effet un média passif, le destinataire n’ayant aucune interaction avec l’information. Mais il s’agit d’un état provisoire. On peut déjà envisager de remplacer les écrans informatifs des TL par des bornes interactives à écran tactile, permettant à l’usager de consulter les horaires, d’appeler de l’aide en cas de problème, de trouver des correspondances avec les trains ou de se renseigner sur les différents tarifs du réseau de transport urbain.

Les écrans qui commencent à fleurir dans nos rues ne sont donc qu’une étape provisoire, avant l’arrivée de bornes interactives. Néanmoins, il est extrêmement difficile de prévoir quels seront les choix technologiques qui se répandront dans les rues de la ville. Avec la généralisation des appareils communicants portables (ordinateurs, PDA, téléphones cellulaires ou toute autre technologie à venir), les bornes interactives pourront n’être qu’un maillon dans la chaîne du développement de la cybercité, rapidement remplacées par ces appareils mobiles. Il est même possible que la technologie des bornes interactives passe à la trappe avant même son déploiement.
Il y a quelques années de cela, j’ai participé à une étude initiée par Swissmédia pour la création et l’implantation de bornes interactives en ville de Vevey. Cette solution était technologiquement parfaitement réalisable, à un coût supportable pour une collectivité publique. Tout en travaillant sur la technologie de cette borne, nous nous sommes rendus compte qu’une technologie communicante fixe n’avait que peu d’avenir. Les cabines téléphoniques elles-mêmes commençaient à voir leur nombre se réduire. Le projet a donc été rapidement abandonné. Ce choix a fait que Vevey a été l’une de toutes premières villes à offrir un accès sans fil à Internet, par la technologie Wifi, sur certains points de son territoire, qui correspondent aux endroits où nous avions prévu l’implantation des bornes.

Le mobilier urbain est donc en pleine mutation ; il devient intelligent, mais surtout mobile. Et c’est cette tendance à la mobilité à outrance et à l’interactivité que le géographe doit intégrer.

Posté par Barzi à septembre 23, 2004 01:05 PM

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